Il n’y a pas de problème Rom en Roumanie, il y a un problème roumain, explique l’écrivain Mircea Cartarescu.
Il est tellement facile de mettre la mauvaise image de la Roumanie sur le compte des Tsiganes! Tellement facile de regretter que les étrangers confondent Roumains et Tsiganes!
En fait, le problème des Tsiganes est dû à la politique menée par la Roumanie à leur égard, et non pas à une quelconque “infériorité raciale.”
Il serait peut-être bon de temps en temps de se rappeler les racines historiques du problème.
Les Roumains de Munténie et Moldavie [ régions situées respectivement au sud et à l'est du pays] ont sédentarisé les tsiganes il y a quelques siècles. Contrains d’abandonner leur état de nomades, les Tsiganes se sont établis sur les terres de leurs propriétaires, comme les esclaves noirs aux Etats Unis. Pendant un autre siècle, ils ont été achetés et vendus et leurs familles séparées; ils ont été la cible d’un mépris et d’une discrimination généralisés. Un certain ovoïde [seigneur] les faisait monter aux arbres et leur lançait des flèches: il appelait cela “la chasse aux corneilles.” Liés à la terre et traités comme des animaux, les Tsiganes se sont multipliés ici plus que dans tout autre pays d’Europe. Nous avons créé notre problème tsigane.
C’est notre faute historique. Et plus encore. Les Tsiganes ont oublié leurs occupations traditionnelles. Ils ont cessé d’être chaudronniers, orfèvres, musiciens, montreurs d’ours. Ils sont devenus une masse amorphe, dégradée, qui se rappelait à peine son ancienne liberté. C’est ce qui se passe avec tous les captifs, où qu’ils soient.
Paradoxalement, l’affranchissement des Tsiganes, conséquence de l’enthousiasme pro européen de la nouvelle élite roumaine, à été le coup de grâce asséné à cette population. Ce n’est pourtant pas la première fois dans l’Histoire que l’humanisme engendre des catastrophes. Le désastre humain provoqué par cette “émancipation” dénuée de la moindre logistique et psychologique est inimaginable. Des centaines de milliers de Tsiganes sont devenus en un instant libres de mourir de faim. Jetés à la rue sans argent, sans vêtements, sans aucun moyen de subsistance, avec leur humanité comme seul trésor, ils ont vite rempli les prisons.
Nous insultons sans cesse les Tsiganes, mais qu’aurions nous fait à leur place? Que signifie naître Tsigane, vivre au milieu d’un peuple qui te déteste et te méprise? Tu es né dans un milieu misérable, tu as des frères en prison, tu as été mis à l’écart de l’école (et pas seulement parce qu’on a trouver des poux dans tes cheveux), tes camarades de classe se sont moqués de toi, il n’y avait pas un seul enfant à la peau sombre représenté dans ton manuel scolaire. Imaginons que tu parvienne à surmonter ce handicap et qu’adulte tu sois un travailleur honnête, comme tout le monde. T’appellera-t-on autrement que Tsigane? Ne te rappellera-t-on pas à chaque occasion que “le Tsigane reste un Tsigane?”
Tu parviens à sortir de la fange au prix d’un effort surhumain pour devenir ingénieur, chanteur, médecin. Seras-tu autre chose qu’un “sale Tsigane”? Alors, comment ne pas avoir la rage?
Nous nous révoltons quand les étrangers nous voient comme un peuple de délinquants. Mais à notre tour, c’est exactement ainsi que nous voyons les Tsiganes. Ainsi, ils ne peuvent que confirmer nos préjugés. Le drame se perpétue en raison de notre attitude raciste et de la passivité de l’état, de l’église et de toutes les autres institutions à l’égard de ce problème qui, j’insiste, est un problème roumain et non pas tsigane. Et nous perpétuons leur misère et leur délinquance, notre mépris et notre haine, qui se rejoignent dans un seul et unique cercle vicieux. Mais finalement, tout se paie, comme l’ont démontré les évènements récents en Italie.
EVENIMENTUL ZILEI (extraits)
BUCAREST
L’auteur, essayiste, poète et romancier est considéré comme le plus grand auteur Roumain actuel.














